le roman noir d’une Amérique déboussolée


C’est le premier roman d’un jeune écrivain américain qui marche sur les traces de ses aînés Jonathan Franzen ou Richard Ford, dessinant dans une veine noire brillamment observatrice le portrait d’un pays en lambeaux.

L’histoire : Nous sommes dans l’Amérique post 11-septembre. Une bande de trentenaires, qui se sont tous côtoyés au lycée, reviennent pour des raisons diverses au même moment dans la petite ville de New Canaan, au fin fond de l’Ohio. Ils vont se recroiser, fortuitement ou pas, l’occasion de se remémorer leurs années lycée, de faire le point sur leurs trajectoires, et pour certains, de régler leurs comptes avec le passé. Ohio, de Stephen Markley, a été publié le 20 août aux éditions Albin Michel.

Il y a Bill, le camé parti vivre à La Nouvelle Orléans, qui revient dans le Midwest charriant un mystérieux paquet sur des milliers de kilomètres pour son ex, Kaylyn, qui sombre dans une vie border-line, enceinte du beau gosse de l’équipe de baseball, Todd Beaufort, dont on découvre progressivement la face sombre. Il y a Rick, qui revient entre quatre planches d’Irak, parce qu’il voulait accomplir son devoir. Il y a aussi Stacey, l’une des seules à avoir sorti son épingle du jeu, partie pour assumer son homosexualité, qui recherche son amie disparue Lisa, dont la dernière trace semble s’évanouir au Cambodge. Il y a Dan, revenu avec un œil de verre de la guerre, luttant contre un stress post-traumatique et essayant de se raccrocher aux fantômes de son adolescence en se débattant contre ceux du présent. Il y a Ben, le poète, musicien, au destin lui aussi tragique. Il y a enfin Tina, si fragile, prête à basculer dans la vengeance de son enfance massacrée.

Autour de ces personnages gravitent leurs amis, leurs familles, des portraits secondaires non moins intéressants, servis par des descriptions inégalables : « Dan avait toujours vu Brokamp près de la buvette, les bras croisés, les jambes écartées. Jamais dans les gradins. Il était bâti comme un gnou, le crâne aussi lisse et brillant qu’une boule d’attelage chromée, et un nez qui ressemblait à un morceau de charbon rose biscornu. Il partageait avec Beaufort le même teint rougeaud et la même beauté néanderthalienne. Un front lourd, mais qui fait sérieux quand on est jeune. »

C’est une fresque hyperréaliste de l’Amérique profonde qu’a voulu réaliser Stephen Markley : « Quand vous arrivez à New Canaan par l’ouest, il n’y a pas de panneau pour vous accueillir, contrairement à l’entrée nord. La campagne cède la place à des grappes de maisons jusqu’à ce que vous atteigniez le premier feu de la SR 229. Vous continuez, vous dépassez un imposant silo à grain, l’aciérie vidée puis abandonnée depuis maintenant trois décennies, l’ancien collège condamné depuis 1996 et enseveli sous les barbelés pour empêcher les gamins curieux d’aller courir dans les ruines. Le Little Caesars et Donatos Pizza côte à côte, l’onglerie Le Nails, le coiffeur House of Hai, A-Plus Insurance, le cabinet de l’avocate Wendy Bakersfield. »

Une Amérique blanche, plutôt raciste et toujours homophobe, qu’il connaît parfaitement, comme celle que décrit l’un de ses personnages: « Jonah ou Kruger ou je ne sais pas qui a commencé à l’appeler « Whitey » il y a douze ans, et aujourd’hui même ses collègues s’y mettent. Vous brûlerez en Enfer, tous autant que vous êtes. Un silence puis elle prit la poivrière et la garda au creux de sa main comme un porte-bonheur. Personne ne dira que New Canaan est une oasis de progressisme et d’insouciance (…) »

Construit autour des récits de ces jeunes gens qui s’entrecroisent et finissent par former une histoire totale, le livre est aussi un formidable polar sans que l’on s’en rende compte, installant d’abord une violence sourde, contenue, mais omniprésente, avant de basculer dans la noirceur absolue. Le tout, sur le décor « trumpien » de cet Etat désindustrialisé où les habitants n’ont d’autre perspective que la guerre, le supermarché Walmart, ou le chômage… mais se refusent à demander des aides de l’Etat, ce qui serait pour eux la déchéance suprême.

Car outre les personnages, il y a en sourdine la crise de 2008, le déclin industriel qui a ravagé socialement la région, la drogue, les abus sexuels. L’auteur n’élude rien de cette violence sociale permanente que résume la première scène : un enterrement sans corps, avec un cercueil vide loué au supermarché et qui devra être rendu après la cérémonie. Stephen Markley mêle avec brio analyse politique et errements existentiels dans un tableau d’une justesse effroyable.

N’offrant à sa jeunesse que l’illusion d’une maîtrise de son destin, l’Ohio y est décrit comme une prison à ciel ouvert de toute beauté, qui ne laisse partir ses enfants qu’en les ayant marqués au fer blanc. Une empreinte indélébile dans laquelle on ne peut, à travers le roman, que reconnaître l’étrange réalité.

Couverture de
Couverture de « Ohio », de Stephen Markley (Albin Michel)

Extrait : « Elle arriva en haut d’une côte, fut éblouie par l’éclat violent d’une paire de phares et ralentit. Le véhicule était à l’arrêt, rangé sur le bas-côté de telle sorte que ses feux de route tapèrent droit dans ses yeux et la tirèrent de sa rêverie. Au moment où elle posa le pied sur le frein, elle vit une silhouette auprès de la voiture, les bras au-dessus de la tête, qui lui faisaient signe de s’arrêter. Ses phares creusaient un tunnel dans la nuit et révélaient le spectre livide d’un visage de femme. Son front luisait de transpiration et elle paraissait désemparée, terrifiée. Stacey hésita mais, presque de leur propre chef ses mains tournèrent le volant et dirigèrent la Jeep vers la gauche, nez à nez avec la petite berline bleue. A présent, elle discernait une marque sombre sur la machoire de la femme : de la terre, de la suie ou un bleu. Pour la dernière fois cette nuit-là, Stacey fut prise de l’impression troublante d’une rencontre prédestinée. Parce qu’elle reconnaissait la voiture. Elle reconnaissait la femme. Et elle reconnaissait la peur de pénétrer dans une scène, une situation, un moment que l’on sait au fond de soi être absolument mauvais. »

Ohio, de Stephen Markley, traduit de l’anglais (américain) par Charles Recoursé, publié le 20 août 2020 aux éditions Albin Michel, 537 pages, 22€90.

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